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Les couloirs humanitaires à Gaza : les soins palliatifs dévoyés

En date du 9 janvier 2009, soit 14 jours après le début de l’offensive israélienne dans la Bande de Gaza, le bilan en vies humaines faisait état de 785 Palestiniens tués dont 230 enfants et 92 femmes. C'est-à-dire que plus d’une victime sur trois est une victime civile dans le cadre de l’opération « Cast lead». Et encore faudrait-il partir du postulat que toutes les autres victimes sont des combattants du Hamas, ce qui est loin d'être établi...

Pierre Micheletti, Président de Médecins du MondeMarie Rajablat, Responsable des programmes dans les territoires palestiniens

En date du 9 janvier 2009, soit 14 jours après le début de l’offensive israélienne dans la Bande de Gaza, le bilan en vies humaines faisait état de 785 Palestiniens tués dont 230 enfants et 92 femmes. C'est-à-dire que plus d’une victime sur trois est une victime civile dans le cadre de l’opération « Cast lead». Et encore faudrait-il partir du postulat que toutes les autres victimes sont des combattants du Hamas, ce qui est loin d'être établi.
L’offensive israélienne massive se déploie dans une région qui abrite l’une des densités de population les plus fortes au monde.
La proportion des morts parmi les non combattants est une traduction macabre et concrète du drame qui se joue sur ce territoire.

Le 6 janvier le Bureau du Premier ministre israélien faisait savoir que « pour éviter une crise humanitaire dans la Bande de Gaza, le premier ministre Ehud Olmert a décidé d’établir un corridor humanitaire entre les différentes zones de la Bande pensant trois heures chaque jour… ».

Cette modalité, destinée à maintenir sous perfusion humanitaire la population, est inefficace et inacceptable si elle devait constituer la seule réponse internationale.

La trêve de trois heures par jour qui est censée faciliter l’accès de l’aide aux populations civiles n’est concrètement pas mise en œuvre. Contrairement à ce qui est annoncé de véritables corridors humanitaires n’existent pas, que ce soit pour les équipes de secours nationales ou internationales (deux chauffeurs de l’UNWRA ont été tués et un chauffeur du CICR a été blessé ces derniers jours pendant ces soi-disant trêves journalières.)
De nombreux blessés et morts restent sous les décombres sans qu’on puisse les atteindre.
Les ONG internationales rencontrent les mêmes difficultés pour entrer sur ce territoire.

Dans le cadre des opérations militaires, la Bande de Gaza a été coupée en trois zones étanches ce qui complexifie encore l’acheminement de l'aide.
Le transfert de patients d’une zone à l’autre pour adresser les blessés dans un service plus approprié est très difficile.
Les personnels soignants sont dans l’incapacité de rejoindre leur hôpital de référence.
Les centres de soins de proximité, dont les 15 structures gérées par Médecins du Monde, sont pratiquement toutes inopérantes, le personnel comme les patients ne veulent pas prendre le risque de s'y rendre.
Toutes les salles de consultations des hôpitaux sont transformées en unités de soins intensifs du fait de l’afflux massif de victimes, et les personnels sont épuisés et débordés.

Parallèlement, depuis le début des affrontements le 27 décembre, les restrictions d’électricité, de fuel et d’eau sont récurrentes.
Le 4 janvier 2009, la plupart des hôpitaux du territoire se sont retrouvés privés d’électricité pendant 48 heures dépendant alors entièrement de leurs générateurs (alimentés en fuel dont l’approvisionnement est lui aussi rationné). Ils sont à la merci d'une panne qu'il serait impossible de réparer faute de pouvoir obtenir les pièces de rechange,
L’approvisionnement en eau est directement affecté, 70% de la population n’a pas accès à l’eau faute de fuel pour actionner les pompes.
Le black out de l’ensemble des réseaux de communication (téléphone, internet et télévision) contribue à un isolement encore plus grand de la population.
Sur cette toile de fond de chaos total, des centaines de maisons ont été démolies, jetant à la rue en saison hivernale environ 25 000 personnes.

Dans un tel contexte même si dans les jours à venir des corridors humanitaires étaient réellement mis en place dans leur fonctionnalité, ils n’en demeureraient pas moins une solution inadmissible, un cache misère, amenant les humanitaires à pratiquer une sorte de soins palliatifs dont l’esprit serait dévoyé.
Un blocus général qui sévit depuis juin 2007 fait lui-même suite à un embargo mis en place à partir du printemps 2006.
Déjà, dans une enquête réalisée par nos équipes en juin 2006 puis renouvelée en 2008, les résultats montraient une population avec des symptômes psychosomatiques graves.
Plus de 80% de nos patients souffraient d’insomnie, faisaient des cauchemars ou se repassaient en boucle des images traumatisantes.
L’opération « Cast lead» constitue donc un nouveau coup de boutoir vis-à-vis d’une population en état de dépression massive et sans espoir de solutions à court terme sur le fond.
Les habitants de Gaza purgent une punition collective aux motifs que le rapport de force a basculé en faveur du Hamas.
La question religieuse s’y radicalise en même temps que le monde arabo-musulman sacralise la question palestinienne et suscite des manifestions où s'amalgame anti-israélisme et antisémitisme,,,

L’univers carcéral dans lequel vit la population de Gaza depuis trop longtemps n’est plus acceptable.
La logique de l’extrême urgence nous impose de demander l’application réelle de ces corridors humanitaires tout en dénonçant le principe consistant à cautionner la situation de coma artificiel dans lequel on maintient la population gazaouie.

Il ne faut pas confondre corridors humanitaires et couloirs de la honte.

Dans le sens de la résolution votée par le Conseil des Nations unies un cessez le feu immédiat et inconditionnel est nécessaire afin que le respect du DIH soit effectif et que puissent reprendre les nécessaires négociations politiques.
Ce cessez le feu est aujourd’hui refusé tant par les forces armées israéliennes que par le Hamas, ne laissant d’autres perspectives aux acteurs humanitaires que d’apporter des soins palliatifs à une population qui pourtant devrait avoir des raisons d’espérer en un avenir possible.

Pierre Micheletti, Président de Médecins du Monde Marie Rajablat, Responsable des programmes dans les territoires palestiniens